mercredi 23 septembre 2009

Le lianhuanhua: un marché florissant


La collection de lianhuanhuas en Chine est une activité aussi exigeante que la bibliophilie en Occident, et les difficultés qu’elle suscite sont largement dues à la raréfaction des stocks d’œuvres disponibles et à l’intérêt grandissant des Chinois d’outremer pour ces œuvres.
La bande dessinée chinoise a certes connu des tirages énormes, mais qui sont à ramener à la taille de la population.
De nombreuses familles possèdent chez elles une collection plus ou moins importante de lianhuahuas, datant généralement des années 80: les adaptations des classiques tels que Les Trois royaumes, Au Bord de l'eau sans oublier Le Voyage en occident dont j'ai parlé précédemment. On trouve aussi beaucoup de récits d'aventures (autour de maîtres de wushu, de chevaliers errants, de détectives privés), ainsi que des romans photos (évidemment dans des éditions pirates) tirés de films occidentaux. C'est ainsi que les Chinois ont pu découvrir les exploits de James Bond, La Guerre des étoiles, etc. Ce type de livre existait déjà pour les films chinois (notamment les adaptations d'opéras) mais dans les années 80 il a connu une diffusion énorme et a permis au public d'alors, qui n'y avait pas accès, de découvrir le cinéma occidental, en attendant l'arrivée de la télévision et des DVD pirates.
On trouve aussi dans les ménages chinois nombre de récits policiers, ayant des héros occidentaux, qui s'apparentent davantage aux comics américains. Leur facture assez grossière permettait cependant de satisfaire les besoins en adrénaline de tout un public, généralement masculin. Il n'est pas rare de reconnaître dans les dessins de certains personnages des portraits d'acteurs américains ou européens.
La fin des années 90 a connu une course généralisée à l'enrichissement et cela n'a pas été sans effet sur un marché des antiquités en train de se constituer. Cette période a vu naître une véritable frénésie pour les objets anciens, pièces acquises dans les caves des particuliers, parfois dérobées dans les temples (voire dans les musées !) ou dénichées avec soin dans les campagnes les plus lointaines, que les professionnels se sont mis à écumer méthodiquement. C'est à ce moment donné que le lianhuanhua est devenu un objet de collection, les pièces les plus recherchées étant bien évidemment les plus anciennes (époque Guomindang) mais aussi celles des années 50-60, parce que l'art du lianhuanhua a atteint son apogée durant cette période, également en raison du fait que les tirages étaient alors beaucoup plus modestes (dix mille à quinze mille exemplaires contre plusieurs centaines de milliers dans les années 80), sans oublier enfin les autodafés que ces ouvrages ont pu subir durant la Révolution Culturelle.
Le prix des livres de cette période a grimpé jusqu'à donner le vertige aux acheteurs. Désormais, un ouvrage en bon état coûte de dix à plusieurs centaines d’euros (ce qui représente de très fortes sommes pour un ménage moyen), et s'il s'agit d'une pièce assez rare sa valeur peut atteindre des sommets: dix mille, vingt mille euros se justifient pour l'acquisition de séries comme Le rêve dans le pavillon rouge ou Les récits de l'opéra de Pékin.Autant dire que ce commerce peut s'avérer très profitable pour autant que l'on s'y soit pris à temps, c’est-à-dire que l’on ait commencé à acheter dans les années 90.
Aujourd'hui les marchés aux puces sont légions en Chine. A Pékin le principal est celui de Panjiayuan, ceux de Shanghai ou de Tianjin figurent parmi les plus importants de Chine. Même une ville "moyenne" comme Wuhan en compte quatre.
Dans le principal, celui de Qiaokou, les vendeurs sont généralement des retraités ou des chômeurs dont ce négoce a permis la reconversion.
Les livres sont étalés sur des bâches (on appelle cela baitan : 摆摊, c'est-à-dire vendre sur un tapis) ou exposés dans les magasins logés dans les galeries. Les pièces les précieuses sont stockées à l'abri de la poussière, de la lumière et de l'humidité dans des boîtes hermétiques elles mêmes rangées dans des coffres-forts. Il s'agit aussi de les protéger contre le vol, car ces objets, petits et chers, constituent une proie idéale pour certains. Les murs des magasins sont parfois couverts d'affiches représentant des héros de lianhuanhuas, appelées Nianhua lianhuanhua (年画连环画) car destinées à tapisser les portes d'entrée à l'occasion du Nouvel An. Ces affiches sont généralement superbes. Elles offrent un condensé en couleur d'ouvrages déjà parus en noir et blanc. Le récit est repris sur seize cases (au lieu de quatre-vingts ou cent) et chaque vignette a la perfection d’une oeuvre traditionnelle.
On peut aussi y acquérir toutes sortes de vieux papiers (tout est récupéré et peut trouver sa valeur) ainsi que certains documents "interdits" que les commerçants vous montrent d'un air de comploteur en chuchotant leurs explications. Telle photo de Mao avec Lin Biao, que le vendeur compare malicieusement avec la même remaniée quelques mois plus tard (d'où le même personnage a été effacé) est sortie sous le comptoir, tandis que certaines pièces exhumées de l'Enfer révolutionnaire (le sulfureux classique Jing Ping Mei par exemple) sont elles exhibées fièrement. On vend également assez bien la série de douze épisodes des Trois Royaumes expurgée à la fin des années 80 pour des raisons politiques (je précise qu'elle est aujourd'hui rééditée sans aucune restriction de contenu). Il faut dire que retrouver de telles reliques après huit ans de guerre sino-japonaise, une dizaine d'années de guerre civile, sans compter les destructions occasionnées par les divers soubresauts de l’histoire chinoise du XXe siècle, cela témoigne du désir intense des Chinois de préserver ces traces du passé et fait d'eux des champions de la conservation du patrimoine, dans un pays qui n'en a pas toujours fait grand cas.
Toutes sortes de gens fréquentent ces marchés: cols blancs (eux payent rubis sur l'ongle et ne daignent pas marchander, pour garder la "face"), parents qui désirent inculquer à leurs enfants les valeurs traditionnelles (et donc leur faire lire les quatre classiques dans leur adaptation en lianhuanhua), mais aussi quantité de gens modestes qui viennent dépenser là leurs maigres économies. Parmi eux, des chômeurs (xiagang : 下岗) dont les indemnités sont partiellement dépensées en bandes dessinées et autres vieux papiers.
Chez les clients, on rencontre deux sortes d'acheteurs. Tout d'abord le commun des mortels, qui fait son choix auprès des vendeurs en extérieurs, ceux qui exposent leurs livres sur une bâche négligemment jetée sur le sol. Les livres sont entassés en vrac, il faut donc explorer patiemment les piles qui peuvent (rarement cependant) recéler de vrais trésors. Ce client, pas forcément connaisseur, achète (ou parfois même rachète) les ouvrages de son enfance ou de sa jeunesse, le plus souvent pour un euro pièce, parfois moins.
Espèce plus rare, l'amateur est en général beaucoup plus fortuné. Cadre bancaire, professeur d'université ou homme d'affaire, il achète peu mais dépense des sommes importantes. Ce client-là fréquente les magasins et s'abaisse rarement à fouiller dans les piles de livres à 20 ou 50 centimes d'euros. Ce sont les pièces rares, chères et en bon état, qu’il recherche et collectionne.
L'examen d'un livre peut durer vingt minutes, parfois plus. Car l'état du livre (pinxiang : 品相) est essentiel. Généralement, on attribue une note de 1 à 10 à l'objet, déterminée selon un code précis. Un livre sans couverture ni quatrième de couverture recueille un piteux 5, voire moins (la quatrième de couverture est importante car elle permet de connaître la date de l'ouvrage, l'édition et le tirage). Ces livres là sont dits can shu (残书), c'est-à-dire "livres handicapés". On n'en donne pas grand-chose. A partir de 8 le prix commence à être élevé, et si la note s'élève jusqu'à 9 ou 10 (si le livre est ancien), l’ouvrage devient précieux.
Les amateurs sont donc prêts à mettre le prix, mais il leur faut préalablement examiner très attentivement chaque page du livre pour y démasquer défauts, déchirures et scories diverses. On enfile des gants, ou bien l'on utilise une pincette. Les livres sont ainsi auscultés jusqu'au moment où l'acheteur a pu se faire une idée sur la rareté supposée, l'état et bien sûr la valeur artistique de l'ouvrage. Certaines pièces "mythiques" ne laissent cependant pas place à l'hésitation et l'amateur, heureux d'avoir enfin mis la main sur le lot complet du Dit des Han de l'ouest ou un lianhuanhua jamais réédité de Wang Shuhui se rue sur le trésor enfin à sa portée. Mais gare aux éditions pirates! Celles-ci abondent, surtout depuis le début des années 2000. Les connaisseurs ne se laissent guère berner, mais elles foisonnent malgré tout sur les bâches des vendeurs à la sauvette.
Enfin il existe comme pour toute cette catégorie d'objets des conventions, certaines fixes, d'autres itinérantes. S'y rassemblent des vendeurs et des collectionneurs de tout le pays (dont la superficie équivaut à dix-sept fois celle de la France, ce qui donne une idée des distances parcourues pour s'adonner à sa passion). Des ventes aux enchères s'y tiennent, qui servent ensuite de référence pour fixer les prix sur les titres les plus côtés. Néanmoins aujourd’hui, la modernité a gagné ce petit monde, et l'essentiel des achats se fait désormais sur internet. Les quelques vingt mille collectionneurs de lianhuanhuas actifs en Chine (chiffre fourni par Wikipedia, qui ne prend cependant pas en compte les nombreux acheteurs chinois d'Amérique ou d'Europe) font dorénavant leurs courses sur la toile. "Le flot s'est asséché, on ne trouve plus rien dans les campagnes" commencent à regretter les commerçants. Ainsi le lianhuanhua, objet pour ainsi dire gratuit, imprimé sur du mauvais papier, est-il en train de devenir, en raison de sa raréfaction inéluctable, un objet de collection aussi prisé que les timbres ou les rouleaux de calligraphie.

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